Mots pour vivre et danser, une série à l’occasion
Ma vie telle que je la connaissais a éclaté il y a un peu plus d’un an. Si vous me connaissez ou me suivez, vous le savez peut-être déjà. Comment c’est arrivé n’a rien d’unique — c’est même une histoire assez clichée, à vrai dire. Mais ça m’a amenée à devoir lâcher prise sur beaucoup de choses en même temps : ma relation amoureuse la plus importante et la plus longue, mon identité professionnelle, et bien d’autres choses en chemin. Lâcher prise, ça peut être vraiment, vraiment difficile. Mais ça peut aussi être un processus qui nous enseigne des leçons de vie précieuses — des leçons qu’on peut transporter dans notre vie tango. Et le tango, en retour, nous aide à avancer.
Il y a un peu plus d’un an, mon partenariat de 21 ans — de vie, de parentalité, de tango, d’affaires — a pris fin. Une rupture brutale. J’ai découvert que mon partenaire voyait quelqu’un dans mon dos depuis des mois, quelqu’un que je connaissais et avec qui j’étais amicale. Les détails sur qui était cette personne, ainsi que la façon dont je l’ai appris, ont rendu la découverte d’autant plus dévastante. (Je ne partagerai pas ces détails, pour protéger certaines des personnes impliquées.)
Comme je le disais, l’histoire n’est pas originale. Elle a été vécue et racontée maintes fois : les enfants ont grandi, la femme a atteint la cinquantaine, l’homme se met avec quelqu’un qui a la moitié de son âge. Mais le fait que ça soit arrivé à d’autres ne rend pas les choses moins douloureuses ou difficiles à traverser.
En fait, lâcher prise sur la relation elle-même a été, d’une certaine façon, la partie la plus facile. Les choses se dégradaient depuis des mois, et quelque chose clochait. De plus, je savais depuis des années que nous n’étions pas compatibles sur des points qui comptaient vraiment pour moi : j’avais l’impression qu’il ne valorisait pas nos identités individuelles, seulement celle du couple ; nous n’avions pas le même sens de l’humour ; j’avais remarqué des signes de malhonnêteté au fil des années qui m’avaient toujours mise mal à l’aise. Mais nous étions de bons partenaires à tellement d’égards : nous valorisions le temps en famille, voyagions bien ensemble, aimions le tango et étions d’excellents partenaires d’enseignement. Tout ça pour dire que, le moment de la rupture (le jour même où j’ai découvert l’infidélité), même au milieu de mon angoisse et de ma rage, je savais que j’allais m’en sortir plus heureuse de l’autre côté. Et tout de suite, ça faisait du bien de retrouver mon espace, au sens figuré comme au sens propre. Je savourais d’avoir mon lit pour moi seule, moins de vêtements et de vaisselle à laver, une personne de moins à ramasser, toute une série de petites habitudes agaçantes que je n’avais plus à ignorer ou à gérer. Mais dire au revoir à ma relation n’était que la pointe de l’iceberg de tout ce que j’ai dû abandonner en conséquence.
Mon sens de la réalité
Ce qui a été vraiment difficile, c’était de lâcher prise sur un partenariat que je croyais bâti sur l’amour et le respect — lâcher prise sur ce que je pensais que cette relation avait été. J’avais douté de certaines choses chez lui au cours des deux décennies que nous avions passées ensemble, mais je n’avais vraiment jamais douté qu’il m’aimait. Il était extrêmement affectueux et disait les trois petits mots si régulièrement que je lui en faisais parfois le reproche.
Au fil des années, moi aussi j’ai ressenti une couple d’attirances. Mais je n’y ai jamais donné suite et savais que je ne le ferais jamais — par amour, mais encore plus par respect. Ça m’aurait semblé une telle trahison de confiance, et un tel gâchis de jeter des années d’amour et de travail pour quelque chose d’éphémère. J’ai toujours supposé qu’il ressentait la même chose. Je savais qu’il avait flirté un peu trop intensément quelques fois, mais en tant que profs de tango littéralement dans les bras de quelqu’un d’autre à longueur de journée, une petite attirance, un peu de flirt, c’est presque inévitable. Tant que ça ne devient pas inapproprié et que ça reste sur la piste de danse, ça fait partie du métier, non? C’est ce que j’ai toujours pensé. Mais après la rupture, des femmes ont commencé à me raconter des histoires qui m’ont stupéfiée. Plus stupéfiant encore : la réalisation que je n’avais pas vu ces comportements. Qui était-il, lui? Et qui étais-je, moi? Je me croyais expérimentée, consciente, débrouillarde, pas facile à duper ou à manipuler. Je croyais.
Confrontée à ces nouvelles révélations, j’ai regardé en arrière et me suis souvenue d’autres petits mensonges que j’avais soit crus, soit choisi de croire, soit enfouis au fil des années. Je me suis donc retrouvée à devoir lâcher prise sur mon sens de la réalité et, d’une certaine façon, sur mon sens de moi-même. J’ai fini par l’accepter, mais quand j’y pense vraiment, ça me secoue encore de réaliser à quel point on peut mal se connaître, et mal connaître ceux qui nous sont proches.
Mon business
Une des parties les plus importantes et les plus difficiles de la séparation, c’était la rupture professionnelle. J’ai finalement décidé de vendre ma moitié de l’école à mon ex. Financièrement, la gérer a toujours été une lutte, et j’avais toujours pris en charge presque tout le travail administratif — j’étais donc constamment épuisée et débordée, avec peu à montrer pour ça, mis à part le fait que j’adore ce que je fais, de la danse à l’enseignement en passant par la création de communauté. Mais l’argent était toujours serré, le loyer, les factures et les dépenses revenaient sans cesse, et je n’étais pas prête à continuer à vivre ce stress constant tout en portant la lourde charge administrative, que ce soit seule ou avec le partenaire qui m’avait si profondément trahie.
J’ai décidé que je pouvais quand même faire les choses que j’aime vraiment — danser et enseigner — sans le fardeau financier de l’école et le fardeau de temps de tout ce travail d’administration. Et il voulait tenter de garder l’école. Alors j’ai vendu, pour une bouchée de pain et la promesse de pouvoir continuer à enseigner dans l’espace aussi longtemps que je le voudrais.
Cette décision déchirante m’a pris des mois à prendre, des mois remplis de questions et de consultations — et énormément de larmes. Maintenant que c’est fait, j’ai l’impression que c’était le bon choix pour moi, mais ça ne le rend pas moins crève-cœur. Et je n’ai pas encore réussi à partir complètement ; je suis tellement attachée à mes élèves et à ma communauté, et à enseigner dans l’espace que j’ai bâti et entretenu corps et âme pendant presque deux décennies. Je me suis libérée d’un travail et de responsabilités pesants, mais il me reste du chemin à faire avant de pouvoir vraiment dire que j’ai lâché prise sur le business.
Mon identité professionnelle
Donc je ne suis plus propriétaire de l’école, ce qui a considérablement allégé ma charge, mais j’ai aussi perdu le sens de qui je suis professionnellement. Bien sûr, je suis toujours danseuse, DJ et prof de tango et de yoga, mais je ne suis plus propriétaire d’un studio, organisatrice, leader communautaire. Et mes jours comme enseignante dans l’école anciennement mienne sont probablement comptés. Comme je le disais, c’est agréable d’être encore là parmi mes gens, mes élèves, et d’avoir accès à l’espace d’enseignement — mais c’est aussi bizarre d’y être sans être aux commandes, de continuer à lâcher prise, chaque jour, chaque semaine, sur de petites choses dont je veux m’occuper mais que je ne devrais pas, ne peux pas, ne vais pas faire. J’ai donc dû lâcher prise sur mon identité professionnelle pendant que je cherche tranquillement à m’en bâtir une nouvelle.
Mon partenariat professionnel
Sachant ce que vous savez maintenant, vous pourriez être surpris qu’on arrive encore à travailler ensemble aussi amicalement. C’est vrai, on y arrive, et j’ai dû lâcher prise sur (ou enfouir, pour être honnête) beaucoup de rage et de ressentiment pour y arriver — mais à quelques rares exceptions près, nous avons arrêté de danser, de nous produire et d’enseigner ensemble immédiatement, et c’est essentiellement encore le cas aujourd’hui.
Donc, du jour au lendemain, après 21 ans à avoir un partenaire de danse et d’enseignement attitré, je suis devenue non seulement une femme célibataire, mais une danseuse de tango en solo. Une danseuse de tango, d’âge mûr, en solo, dont la carrière a été largement locale. J’enseigne seule et j’adore ça, j’obtiens des contrats de DJ et quelques contrats d’enseignement en solo, mais pour la première fois en deux décennies, je n’ai plus d’école derrière moi ni de partenaire à mes côtés. Je n’ai plus de personne de référence avec qui planifier des cours ou pratiquer ou performer.
Je suis contente de dire que je me suis bien amusée socialement depuis que j’ai laissé tomber mon identité de moitié-d’un-tout. Je pense que ma danse s’est même améliorée par certains aspects — mon guidage, certainement — et je me sens plus libre d’être pleinement moi-même. Mais la vie de professionnelle du tango est très différente en tant qu’artiste solo qu’en tant que partie d’un couple établi. Ça a donc été une expérience libératrice, mais aussi effrayante. J’aime ma nouvelle identité, mais j’apprends encore à la vivre pleinement et à la présenter au monde.
Mon plan pour l’avenir
Ce n’est pas la première fois que je me réinvente. Peu après être tombée enceinte de mon premier enfant, je savais que j’allais être mère monoparentale et, même si je n’avais pas vraiment idée de ce que ça allait impliquer, je savais où j’allais. Quand j’ai quitté ma carrière en journalisme il y a 18 ans pour ouvrir une école de tango, ça semblait imprudent — comme sauter d’un avion sans parachute — mais on avait un plan. Cette fois, pas vraiment. J’ai des compétences : enseigner la danse et le yoga, animer des événements tango en tant que DJ, écrire — mais je ne sais pas trop comment tout ça s’assemble pour me faire vivre, ni quel devrait être l’équilibre, ni à quoi je devrais consacrer plus de temps. Le tango a été mon gagne-pain tout-consommant pendant si longtemps que c’est là où je mets mon énergie par défaut : chercher de nouveaux contrats, promouvoir mes cours et événements sans arrêt sur les réseaux sociaux. Mais je suis aussi déterminée à consacrer plus de temps à l’écriture, à essayer fort de publier un article par semaine et à me planifier une retraite d’écriture de livre dans la prochaine année. Je veux aussi continuer à me perfectionner comme prof de yoga, renforcer ma pratique physique tout en approfondissant des aspects comme le chant, le travail sur la respiration, l’histoire et la spiritualité. La capacité de lâcher prise sur le plan est une qualité importante pour les danseurs de tango, comme je le mentionne plus bas. Alors je travaille à vivre dans le présent et à ne pas trop m’inquiéter de mon plan.
Ma jeunesse
Tout ça est arrivé alors que j’étais en pleine ménopause. Beaucoup de femmes que je connais semblent soulagées d’en être passées par là, contentes de dire au revoir aux fluctuations hormonales mensuelles et à tout ce qui vient avec. Mais moi, je n’étais pas prête. Mon SPM avait été horrible depuis la quarantaine, pire que celui de n’importe qui de mon entourage — pourtant je n’ai jamais eu hâte de dire au revoir au rappel mensuel que j’étais encore fertile, donc encore accrochée à un bout de ma jeunesse. Le processus de lâcher prise sur la jeunesse me pèse émotionnellement depuis des années. J’aimais être jeune et insouciante, et le monde de la danse n’est pas le plus accueillant pour un corps qui vieillit. Et plus je vieillis, plus c’est difficile. Dire adieu à la peau lisse et ferme, à la fraîcheur du visage et, par conséquent, à la visibilité — c’est une lutte à chaque étape. Je vois, j’apprécie et je crois en la beauté des femmes en vieillissant, mais chaque jour je me regarde dans le miroir et j’ai vraiment du mal à voir au-delà de mes rides, de ma peau qui s’assouplit, de mes cheveux qui grisonnent. Sans parler des douleurs articulaires, des bouffées de chaleur et de l’insomnie. Tout ça, je l’adresse, je l’explore, j’apprends à vivre avec. Mais oh que c’est difficile de continuer à faire ses adieux à sa jeunesse. Juste quand j’ai appris à accepter, voire à embrasser, un changement, le prochain arrive.
Comment le tango aide
Ma vie est tellement emmêlée dans le tango depuis si longtemps qu’il m’est impossible de les démêler. Alors même si la danse — et plus précisément ma carrière en danse — a rendu toute cette histoire encore plus compliquée, elle m’a aussi aidée à la traverser. La danse en général, et le tango en particulier, a toujours été l’outil qui m’aide le plus à lâcher prise mentalement. Elle me permet d’abandonner mes pensées et mes inquiétudes et de vivre pleinement dans le moment présent. J’ai un cerveau trop actif qui est difficile à arrêter — le genre qui adore me réveiller à 3h du matin ou me distraire de la tâche à accomplir — et le tango est une des rares activités qui est à peu près garantie de calmer mon esprit et de me rendre vraiment, complètement présente. Le yoga m’accompagne aussi sur ce chemin, et la méditation m’attire pour les mêmes raisons, bien que le travail y soit plus difficile sans la musique, le mouvement et le contact humain pour aider.
Lâcher prise dans le tango
Être un bon danseur ou une bonne danseuse de tango et un bon partenaire implique de lâcher prise à plusieurs niveaux, que ce soit pour les guides ou les interprètes.
Le plan
C’est un grand défi pour ceux qui guident. Un guide habile a toujours un plan, mais sait comment s’adapter à des situations inattendues et changer ce plan à peu près à tout moment. Parfois la piste de danse est bondée ; parfois elle est carrément chaotique. C’est la réalité du tango, et si vous n’arrivez pas à accepter qu’une grande partie de danser une danse improvisée, c’est réagir et s’adapter à l’imprévu, il sera difficile de s’amuser. Avec votre partenaire, des erreurs seront commises par vous deux, et plus vous pouvez l’accepter, plus vous apprécierez votre expérience de danse. Trouver des façons créatives de se sortir de situations délicates peut même devenir un défi amusant. Je suis certaine que la moitié des nouveaux mouvements qui sont inventés arrivent par accident, et comme interprète, une bonne partie de mes adornos naissent quand j’essaie de camoufler un faux pas.
Les erreurs
Pour les deux danseurs, il est important de se rappeler qu’une fois qu’une erreur a été faite, elle appartient au passé. S’accrocher à cette erreur en blâmant son partenaire et en essayant de le corriger, ou en obsédant sur ce qu’on a mal fait, c’est tout simplement inutile. Personnellement, je trouve qu’une des meilleures façons de lâcher prise sur les erreurs, c’est d’en rire : trouver l’humour dans une situation peut être une excellente façon d’éviter la frustration.
L’ego
Tout le monde a un ego, et c’est un des plus grands obstacles à l’apprentissage. Quand je dis «ego», je ne parle pas d’arrogance ou de prétention démesurée, même si ça existe bien sûr. Je parle de l’image qu’on a de soi, qui bloque si facilement le processus d’apprentissage en créant une peur de l’échec ou de l’inadéquation, et en résistant au changement — agissant comme un bouclier défensif qui place l’amour-propre au-dessus de la réceptivité et de la croissance. Surtout en tant qu’adultes, c’est difficile d’admettre qu’on ne connaît pas des choses sur son propre corps, alors il est facile de devenir défensif quand un instructeur pointe quelque chose qu’on ne savait pas qu’on faisait de travers. Si vous pouvez remarquer cette tendance et la lâcher, en mettant un peu d’humilité à l’avant-plan, vous apprendrez probablement davantage comme élève et écouterez mieux comme danseur.
Une mauvaise soirée de milonga
C’est inévitable, parfois vous n’aurez pas exactement la soirée que vous espériez, mais si vous êtes ouvert à ce qui vient, vous pouvez quand même passer un bon moment. Vous n’avez pas dansé autant de tandas que vous l’espériez? Eh bien, peut-être que ce soir c’était plus pour savourer l’ambiance que remplir votre carnet de danses. Vous n’avez pas intercepté un cabeceo de la personne avec qui vous vouliez le plus danser? Peut-être que vous avez fait la soirée de quelqu’un d’autre quand il a intercepté le vôtre. Les mauvaises soirées se résument souvent à des attentes déçues, alors quand les choses ne se passent pas comme vous l’espériez, essayez de lâcher prise sur ce que vous attendiez et de prendre ce qui vient plutôt : une danse avec un ami plutôt que la vedette que vous aviez en tête ; un beau compliment de la personne à côté de vous pendant que vous regardiez tous les deux la tanda de votre orchestre préféré assis ; l’occasion de jaser, de reposer vos pieds et de rentrer moins fatigué qu’à l’habitude. La liste continue.
Si vivre dans le moment présent et suivre le courant sont des concepts que vous vivez déjà, cette partie du tango vous viendra peut-être avec une relative facilité, comme ça l’a été pour moi quand j’ai commencé. Mais si lâcher prise et prendre les choses comme elles viennent vous sont difficiles, ce sera peut-être parmi les leçons de vie que le tango vous enseignera. La répétition de ces leçons à travers le tango ainsi que ma pratique de yoga m’a certainement aidée à traverser une année des plus difficiles.




